Un entretien avec Miki Kasongo

par Anne-Claude Lambelet, membre, SIG Afrique Lead Team

au sujet de son dernier ouvrage »La philosophie de l’interculturel. Discours et méthodes », publié chez L’Harmattan en 2020.

Miki Kasongo

A propos de l’Auteur 

Miki Kasongo est congolais (de la République Démocratique du Congo ou « Congo – Kinshasa »). Il est Docteur en Philosophie de l’Institut catholique de Paris et prêtre franciscain. Rappelons que Saint François, « patron des écologistes », avait au XIIIème siècle des idées très modernes quant à l’harmonie de l’homme avec la nature

Sur le plan pastoral, Miki est en charge de la chapelle des Franciscains à Paris et de sa liturgie.

Sur le plan professionnel, il est enseignant à la Faculté d’Education de l’Institut catholique de Paris – Institut supérieur de Pédagogie. Il enseigne également en Martinique et au Congo.

Outre l’ouvrage présenté dans cet article, il est l’auteur de cinq autres livres, parmi lesquels on peut noter les titres suivants :
– « Repenser l’école en Afrique entre tradition et modernité » (L’Harmattan), 2013
– « L’Africanité : de Hegel à l’océan de l’indifférence » (Edilivre), 2015
– « Le non-progrès de l’Afrique. Etude d’une responsabilité partagée » (L’Harmattan), 2016
La violence et l’ambiguïté du concept de sacrifice chez René Girard, Paris, (Edilivre), 2018.

ACL : Cher Miki, tout d’abord, merci d’avoir répondu présent pour notre première séance francophone depuis le lancement du Groupe SIG Afrique de SIETAR Europe. La présentation de votre nouveau livre a enthousiasmé nos 27 participants ! Je profite encore de votre gentillesse pour vous poser quelques questions, afin que les membres et associés francophones qui n’ont pas pu participer puissent aussi avoir un avant-goût des éléments clés de votre livre

Comment ce dernier livre a-t-il été conçu?

Miki Kasongo : Ce livre a été entièrement rédigé en trois mois, lors du premier confinement, entre Mars et Juin 2020. Mais il n’est pas seulement le fruit de 3 mois de réflexion et de rédaction : voyons comment cette philosophie de l’interculturel est née chez moi :  

Tout d’abord en 2011, lors d’un match amical de foot, alors que je fais un nœud aux lacets de mes chaussures de sport, l’un des participants m’interpelle pour me dire que je n’utilise pas la bonne méthode, ainsi cette anecdote me confronte au paradigme culturel à sens unique.

Provenance: Courier pour Windiws 10

Enfin en  2015, lors de l’élaboration de mon livre L’Africanité : de Hegel à l’Océan de l’indifférence, je porte mes regards sur les sources historiques (18e, 19e, 20e) sur la culture et plus particulièrement sur l’idéologie de la hiérarchisation des cultures et des savoirs, comme l’ont enseigné Hegel, Coupland et Pierre Gaxotte.

Pour Hegel, dans La raison dans l’Histoire, Introduction à la philosophie de l’Histoire, « l’Afrique n’est pas une partie historique du monde, car elle n’a ni mouvement ni progrès à montrer. » Pour d’autres, comme Coupland (Manuel sur l’Histoire de l’Afrique Orientale, 1928), « jusqu’à David Livingstone, l’Afrique proprement dite n’avait pas eu d’histoire, la majorité de ses habitants étaient restés durant des temps immémoriaux plongés dans la barbarie». Quant à Pierre Gaxote, il écrit dans La revue de Paris, 1957) « Elle (l’Afrique) n’a rien donné à l’humanité, n’a produit ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, de ce fait même ces épopées n’ont été chantées par aucun Homère ».

Ces trois axes m’ont ouvert à m’interroger sur la culture, sur le monoculturalisme, l’ethnocentrisme, sur l’origine de l’idéologie de la hiérarchisation des cultures, des savoirs. En même temps, est née en moi, l’idée de chercher ce qui peut nous unir à partir de nos diversités culturelles : ainsi en va de la genèse de l’élaboration de la Philosophie de l’interculturel à travers un discours élaboré et des méthodes pratiques.

ACL : Pour vous, quels sont les apports conceptuels de la philosophie de l’interculturel ?

Miki Kasongo : La notion de la culture est l’axe principal d’où part ma réflexion. La culture est la caractéristique principale qui distingue l’homme de l’animal, et c’est par elle que l’homme se détache progressivement de l’animalité, en se forgeant des moyens d’action sur la nature, en créant les institutions et en organisant un savoir acquis par l’expérience.

ACL : Quel est le processus d’acquisition de la culture?

Miki Kasongo : La transmission se fait, de génération en génération, à travers plusieurs processus dont celui de l’enculturation. C’est donc le premier processus d’acquisition d’une culture par un individu, c’est la seule condition de possibilité pour la survie d’un individu au sein d’un groupe culturel. Cependant, l’homme étant un être de relation, il est appelé à rencontrer d’autres individus, d’autres cultures pour partager sa vision du monde, du temps, de l’espace et de la vie.

Si l’enculturation permet à l’individu de s’imprégner de sa culture, l’acculturation lui ouvre la porte à la rencontre de la culture de l’autre.  Attention, ce processus est souvent confondu à celui de l’inculturation, réservé plutôt à la rencontre de l’Evangile et d’une culture donnée.  

Par contre il est important de bien définir également la déculturation, qui est la perte volontaire ou par contrainte de sa culture. Dans cette logique de la perte de sa culture, par contrainte, s’inscrivent deux autres concepts généralement utilisés mais qui sont piégés : c’est l’intégration et l’assimilation.

ACL : Pouvez-vous nous en dire plus sur ces deux processus ?

Le processus d’intégration exprime à priori une dynamique d’échange dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d’un tout dans lequel l’adhésion aux règles de fonctionnement et aux valeurs de la société d’accueil n’interdisent pas le maintien des différences. Mais en réalité, la logique de la réciprocité est quasi inexistante, seul l’individu ou le groupe accueilli a l’obligation de prendre les éléments culturels de la société d’accueil comme le seul paradigme culturel et comme condition de survie, la réciprocité n’existe donc pas.

Quant au concept d’assimilation, il signifie d’ailleurs, en physiologie, l’absorption radicale d’un corps vivant. Ce qui veut dire : faire disparaître la différence. Dans cette logique, on peut dire que le lien avec la culture, l’identité d’origine, disparaît totalement. Le processus est bien irréversible car l’assimilé change totalement de nature, son identité première disparaît.

A ces difficultés de la rencontre des cultures viennent s’ajouter l’idéologie de la supériorité des cultures selon laquelle, il n’existe qu’un seul paradigme épistémologique, qu’une seule vision des choses, qu’un seul critère des valeurs valables pour tous. C’est le monoculturalisme que condamne Bonaventura de Sousa Santos dans son livre Epistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémiques sur la science, que je vous recommande vivement.  Si, pour certains, c’est la supériorité d’une culture qu’il faut exalter (monoculturalisme), pour d’autres, c’est le constat de l’existence de cohabitation des cultures. Si elles ne se rencontrent pas dans une forme d’échange, ce n’est pas leur problème. C’est ce qu’exprime par moment le multiculturalisme.

Pour construire la Philosophie de l’interculturel, le chemin est long à cause de la présence de certains obstacles contre le vivre-ensemble-interculturel. Nous en retenons trois liés au refus contre la diversité culturelle : le repli identitaire, l’ethnocentrisme et la xéno- culturo-phobie.

ACL : Merci de ces clarifications, qui nous amènent tout naturellement à aborder les obstacles au vivre-ensemble interculturel, pouvez-vous nous donner quelques pistes de réflexion?

Miki Kasongo : Avec le repli identitaire, on ne perçoit pas bien la richesse de la différence culturelle, on a peur de l’altérité. Or celle-ci est indispensable, elle donne sens à ma propre singularité. Cependant, la non-acceptation de cette différence m’enferme au lieu de m’ouvrir à l’autre. Ce n’est qu’en acceptant l’autre dans sa différence que peut se construire le vivre ensemble interculturel.

Quant à l’ethnocentrisme déjà évoqué, c’est une tendance à vouloir se mettre au centre, à valoriser positivement ses propres créations et particularités, à dévaloriser la diversité culturelle. Car chaque groupe nourrit sa propre fierté et vanité, se targue d’être supérieur, exalte ses propres richesses et productions au mépris de celles des autres, particulièrement des étrangers, comme je le développe, dans mon ouvrage, avec la notion de la xéno-culturo-phobie.

Ce néologisme évoque la peur de la culture de l’étranger. Cette peur est multicéphale : l’autre n’est plus une chance, mais plutôt une menace dont il faut se protéger. Il risque de m’envahir, de prendre ma place. Il risque de ravir mon monde, mon histoire, mes privilèges… d’où les mouvements xénophobes. Il convient donc de réfléchir à ce qu’il y a lieu de faire pour transcender ces obstacles.

ACL : J’ai été particulièrement interpellée par la partie de votre ouvrage qui présente des méthodes interculturelles spécifiques à l’Afrique pour transcender les obstacles. Celles-ci, bien sur, apportent un nouvel éclairage pour les formateurs en communication interculturelle mais aussi tout particulièrement pour ceux qui travaillent avec l’Afrique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Avec le processus d’acculturation, nous avons évoqué la rencontre des cultures, celle-ci ne se fait pas sans difficulté. Pour réussir une rencontre avec l’autre culture que l’on veut connaître, il importe d’observer. Il existe deux types d’observation : participante et non participante.

La participante implique une immersion totale dans la culture de l’autre dans le but principal est d’en saisir les subtilités pour mieux s’acculturer, sans pour autant perdre sa culture. Par contre, l’observation non participante reste indirecte car l’observateur fait recours à des textes, des photos, des images, des vidéos pour étudier la culture de l’autre, avec le risque d’intégrer inconsciemment les biais de leurs auteurs. Malheureusement, c’est la méthode la plus utilisée.

Quand le vivre-ensemble interculturel devient conflictuel voire impossible, il est important de recourir à la philosophie du dialogue. Celle-ci met en exergue la notion de complémentarité, d’interdépendance des cultures, de réciprocité, dans l’horizontalité et non pas dans la verticalité. Pour ce faire, des philosophes comme Buber dans la relation Je et Tu, Husserl et l’intersubjectivité ou Levinas avec la notion du Visage peuvent nous inspirer.  

Un modèle culturel typiquement africain « l’arbre à palabres », m’a inspiré pour développer la méthode de l’arbre à narration. L’arbre à palabres, en cas de conflits, permet de trouver et un lieu propice (spatialité) et un temps (temporalité) pour dialoguer. S’inspirant de cette sagesse, l’arbre à narration ouvre aux personnes de différentes cultures un espace et un temps de parole qui leur permet de faire un récit de leur vie, de leur histoire et de leur culture. C’est cet espace qui forme « l’inter – culture » : espace commun d’expression culturelle.

Le vivre-ensemble interculturel est toujours parsemé de difficultés, et le chemin de réconciliation toujours ardu. La réconciliation par la médiation suppose premièrement le changement du regard sur la personne avec qui nous sommes en conflit. Deuxièmement, il faut la reconnaissance réciproque des torts et troisièmement la reconstruction des relations sur de nouvelles bases.

Voilà, le chemin à parcourir quand on veut promouvoir la philosophie de l’interculturel. Pour moi, la caractéristique principale de cet ouvrage est d’abord sa capacité à conceptualiser la notion de Culture et des concepts qui lui sont liées. Il propose ensuite une relecture des principaux obstacles au vivre-ensemble interculturel et enfin il se termine par une proposition de quelques pédagogies interculturelles, ainsi cet ouvrage s’articule à la fois autour de Discours et de Méthodes.

ACL : Cher Miki, sur quoi travaillez-vous actuellement?

Miki Kasongo :  La philosophie de l’interculturel. Discours et Méthodes sera bientôt suivi de deux autres : l’un sur l’Homme (du point de vue philosophique, théologique et scientifique), l’autre sur la philosophie UBUNTU (je suis car tu es), une interrogation sur la relation inclusive, la gestion des conflits en société et surtout en milieu de travail.